Hippolyte Taine sur l’Italie : une interprétation païenne

Voyage en Italie (1866). 5ème édition en 1884 à la Librairie Hachette et Cie, Paris ; rééd. Éditions Bartillat, introduction et notes de Michel Brix, Paris, 623 p., 2018

L’historien français Hippolyte Taine sur l’Italie : une interprétation païenne

Le professeur, historien, écrivain, romancier, chroniqueur, et critique littéraire Hippolyte Taine peut apparaître comme un cliché de la vieille historiographie aujourd’hui. Comme Ernest Renan ou Jules Michelet, on use de ses citations pour garnir un texte ou rappeler les interprétations « primitives » des historiens du XIXème siècle les plus célèbres dont Taine fait éminemment parti.

En vérité, peu de gens s’intéressent vraiment à son immense œuvre, et le lisent vraiment. On parle souvent de ses Origines de la France contemporaine qu’on lit encore, malgré la massivité un peu sèche de ce livre malheureusement inachevé. C’est à peu près la seule œuvre qu’on lit entièrement.

Comme Schopenhauer, on découpe son œuvre impitoyablement : ainsi des « Opinions philosophiques d’un chat » qu’on offre ici ou là à des gens ayant des chats.

En fait, l’œuvre de l’écrivain est souvent géniale. Ce n’est pas pour rien qu’il était admiré par rien de moins que Friedrich Nietzsche, Maurice Barrès, Paul Bourget, Guy de Maupassant et quasiment tous les écrivains qui l’ont succédé ; les naturalistes et les réalistes surtout, pour ces visions concrètes mais aussi parce qu’à lire Taine, on reconnaît un avant-goût évident du style concret et au plus près de la réalité du style des écrivains réalistes et naturalistes qui lui seront postérieurs et qui admireront logiquement son œuvre.

Rappel liminaire

Ici, il faut rappeler l’interprétation que donna, en son temps, Gabriel Monod des trois historiens français les plus connus du XIXème siècle : Renan, Taine et Michelet. Gabriel Monod avait conscience des imperfections des trois historiens étant lui un historien positiviste qui ne croyait qu’en l’importance des faits vrais et vérifiés. Cependant, il donne raison aux trois. Le premier Renan juge l’histoire avec intuition ; Taine avec des interprétations physiologistes, avec le « sens plastique », faisait appel aux corps ; Michelet, enfin, jugeait avec la divination, en visualisant l’histoire en train de se faire. C’est ainsi que l’œuvre de Renan est encore passionnante avec ses intuitions judicieuses, que l’œuvre de Michelet se lit comme un roman d’aventures grâce à sa capacité à dramatiser les époques (paradoxe chez un historien républicain plutôt athée et anti-religieux d’ailleurs…) et qu’enfin, l’œuvre de Taine, la plus juste et raisonnable (dans le bon sens du terme) est encore passionnante à lire aujourd’hui.

Gabriel Monod, Renan, Taine, Michelet : les maîtres de l’histoire, 1894.

En effet, Taine fait usage des sciences médicales et positivistes de son temps, influencé aussi par l’historiographie allemand qui dominait tout le large et fécond 19ème siècle, et faisait aussi appel au sens plastique.

Comment définir ce terme ? A lire Taine, il s’agit, comme il le dit à de multiples reprises dans ce Voyage, de se mettre directement dans la peau des personnages italiens des époques qu’il évoque et d’imaginer leurs sensations, leur physiologie et physionomie, leur rapport concret et direct au monde.

Donc de partir du corps… Et c’est alors que l’interprétation tainienne de l’Histoire est davantage païenne et matérialiste (mais d’un matérialisme profondément français, c’est-à-dire qui n’efface à aucun moment l’esprit, l’âme, la spiritualité) qu’elle n’est chrétienne ou purement spirituelle comme celle d’un Bossuet par exemple qui faisait intervenir la Providence ou d’un Hegel voyant l’œuvre de l’Esprit et de l’Âme du monde partout dans ce qu’on appelait alors, avec les vues larges et englobantes que l’on possédait durant ce siècle, « l’Histoire universelle ».

Il faut ajouter que les méthodes de Renan, Taine et Michelet s’appuient, comme les historiens d’aujourd’hui, sur des archives, mais ils prennent soin de sélectionner dans les archives uniquement les grands faits et les moments forts tandis que les historiens contemporains prennent une grande masse d’archives et de documents pour brosser le portrait le plus complet d’une époque, d’un événement ou d’un personnage. Il est à noter cependant qu’avec l’immense travail des Origines de la France contemporaine, Taine est réputé aujourd’hui pour être précisément le précurseur de la méthode historique contemporaine, s’appuyant donc sur une immense masse d’archives, et tendant de les coordonner pour en donner les synthèses possibles.

Mais il manque aux historiens d’aujourd’hui – dans leur immense majorité – le sens artistique, littéraire qui était commun au 19ème siècle et que les trois historiens cités possédaient totalement, surtout Michelet et Taine. Ainsi, leurs ouvrages historiques se lisent comme des romans, on a plaisir à lire le style concret de Taine, le style mystique d’un Michelet et le style plein de subtilités d’un Ernest Renan.

C’est ce qui fait une majeure différence, et l’on verra que le Voyage en Italie d’Hippolyte Taine, deuxième monument de l’écrivain après les Origines de la France contemporaine, ne fait pas exception et se lit quasiment comme une Bible… la Bible française des voyages en Italie !

Hippolyte Taine et l’Italie : une interprétation originale et une œuvre-bloc géniale à la clef

Tout d’abord, il convient de dire un mot d’ensemble sur l’œuvre. On lit donc uniquement les Origines de la France contemporaine… oubliant par là l’autre œuvre-bloc, l’autre bloc de sens que Taine a rédigé et qui est aussi géniale, intéressante, fouillée et admirablement « compartimentée » que les Origines : c’est son Voyage en Italie.

Réédité judicieusement par les excellentes éditions Bartillat en 2018, dans une belle version intégrale, dans un beau papier (auquel il manque peut-être des illustrations artistiques des œuvres que Taine aborde), avec des notes judicieuses et éclairantes acompagnées d’un index et d’une courte préface par l’universitaire belge Michel Brix, le Voyage est un bloc, un monument, autant que son grand-frère (les Origines...).

Constitué de 657 pages, le livre est compact : chaque chapitre, chaque paragraphe est compact. Ecrite dans une langue limpide, nette, qu’on ne voit plus guère aujourd’hui tant elle paraît prodigieuse, claire, allant de soi, on ne s’ennuie jamais à sa lecture – et c’est comme un livre de chevet, qu’on déguste, et qu’on peut reprendre à n’importe quel chapitre sans se lasser.

Les descriptions des paysages, des monuments, et gens de l’Italie du début du Risorgimento, sont magnifiques, roboratives, amenées par une prose qui rappelle donc les futurs écrits naturalistes et concrets des Maupassant, Zola, bref, de l’école naturaliste.

Le livre est, en lui-même, pareil aux Origines, est un bloc – un bloc de sens, où tout est relié, fourni à chaque chapitre et paragraphe de trouvailles philosophiques, psychologiques, sociologiques qui devaient être inédits à l’époque et sont encore actuelles et plaisantes aujourd’hui.

***
Quant à venir sur l’interprétation que donne Taine de l’Italie antique et qui lui est contemporaine autant que de l’Italie de la Renaissance et du Moyen-Age, celle aussi de l’âge classique, les évocations de la vie païenne de l’Italie antique (mais aussi, par parallèle de la Grèce antique) paraissent préfigurer totalement ce qu’écrira plus tard un Nietzsche. On comprend dès lors l’attrait tout spécial qu’avait ce dernier pour l’historien français, ce qu’étonnait fort ses correspondants dont ses amis Jacob Burckhardt et Erwin Rhode.

En effet, l’écrivain d’origine picarde a compris le paganisme merveilleusement. On peut même affirmer qu’il l’explique beaucoup plus clairement que ne le font Nietzsche ou les philosophes postérieures qui chercheront toujours, dans le paganisme méditerranéen, une sorte de doctrine abstraite et embrouillée, pleine de mystères cachées au fin fond des siècles, de la conscience, de l’inconscient… En fouillant et triturant les mythes, Dionysos, Apollon, Homère, etc.

En bon Français (moins cartésien qu’il n’en donne l’impression), en bon Latin attaché au concret et à l’essence, à la clarté des choses « humaines, trop humaines », Taine en revient à la base du paganisme méditerranéen antique : un culte du corps, de la « forme et des couleurs », un culte sportif du corps, un culte de l’énergie du corps. C’est ainsi qu’il explique la résurgence de ce culte du corps dans la Renaissance italienne qui est, clairement, selon lui, une résurgence païenne. Il analyse alors l’art italien à travers les âges à travers cette sensualité et énergie ou cette perte de sensualité et d’énergie sous des siècles moins vigoureux que ne l’étaient les siècles de la Renaissance en Italie. Il ne semble pas l’expliquer autrement – et les mots « muscle », « force » revient presque à chaque page de ses explications.

Bien sûr, on pense immédiatement à Stendhal, qui a évidemment précédé Taine dans ce genre d’analyse. Les réflexions qu’apportent l’académicien ne sont peut-être pas aussi « jouissives » que ne la donne l’intarissable verve stendhalienne (auteur auquel Taine se réfère par moments, et l’on sent son influence). Cependant, elle surpasse Stendhal par l’ampleur de vue inédite et jamais égalée (chez un Français en tout cas) du philosophe et du psychologue évocateur des temps antiques, des temps médiévaux, modernes et contemporains de son temps. Évocations que possédait peu (ou par allusion) un Stendhal, dont la philosophie et le style paraissent aujourd’hui trop secs, abrupts, trop elliptiques tandis qu’ils sont amples et forts chez un Taine. Stendhal est pareil à un aiguillon, une abeille qui irait dans tous les sens. En outre, l’interprétation de Stendhal est toujours trop gênée par le voltairianisme et le matérialisme français de philosophes qui l’ont inspiré comme Cabanis ou Helvétius, le matérialisme un peu trop simpliste des Français du XVIIIème siècle. Quant à Taine, il sait rassembler ses impressions, en noter l’essentiel et bâtir des chapitres et impressions fortes où les petites sensations sont effacées ou intégrés dans des considérations plus larges, sans effacer la charge du propos, et ayant pas l’impression, courante chez Stendhal, de faire du name dropping ou des private jokes difficile à saisir sans le contexte que Stendhal ne donne quasiment jamais (puisqu’il s’adresse aux fameux happy few) car Taine est avant tout historien de formation, formé à l’école historique allemande ; par conséquent, le contexte et les démonstrations – toujours magistrales chez lui – sont toujours importants pour lui.

Conclusion


Sans donner plus d’exemples qu’il n’en faut (le livre en regorge presque à chaque page), il y a là, très clairement, un chef d’œuvre oublié des essais historiques français ainsi que des livres de voyage en Italie.

Ces derniers sont généralement remplis de clichés (à de rares exceptions) ; or Taine a des conceptions profondes et inédites, et une manière de les expliquer pleine de sensualité et d’un sens juste et fort sur les choses, les œuvres et le peuple italien, des différentes provinces qu’il visite. Tel un voyageur intrépide et plein de curiosité, Taine se plaît en Italie, n’hésite pas à discuter avec tout le monde, même les paysans du coin, appréciant avec justesse, mordant et piquant tous les aspects de la vie italienne – du passé au présent, des monuments et ruines jusqu’aux paysages et habitants (dont il dit parfois que ces derniers se confondent au paysage de leur lieu, remarquant bien le caractère profondément traditionnel et religieux de l’Italie de son époque, même si elle vient de se donner enfin en une Nation unie grâce à Garibaldi, Cavour et au roi du Piémont).

Cette œuvre au sens fort, telle que l’on ne l’imagine plus aujourd’hui, est, à la fois, de chair – le style est agréable, d’une netteté sans pareil – et, sur le fond, admirablement forgée, pensée, conceptualisée. Le Voyage en Italie de Taine doit être redécouvert, en compagnie des œuvres de Stendhal, du Cicerone et La Civilisation de la Renaissance en Italie de Jacob Burckhardt, du Italia du grand Théophile Gautier ou des Sensations d’Italie de Paul Bourget (deux œuvres majeures de cette littérature que l’on aimerait voir rééditer par les mêmes éditions Bartillat).

Voyage en Italie (1866). 5ème édition en 1884 à la Librairie Hachette et Cie, Paris ; rééd. Éditions Bartillat, introduction et notes de Michel Brix, Paris, 657 p., 2018

1 commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s